Les sources de l’imaginaire finissent toujours par former un lac

Paul Courlet, Maryne Lanaro, Diederik Peteers, Eva Zornio, Henry Delétra Hanna, Stéphanie Pfister, Mathilde Tinturier, Federica Tamarrozzi, Benoît Grison, Jean-Baptiste Molina, Christian Baumann, Eric Desjeux, Emmanuelle Nizou et Jonathan Frigeri

Nous avons émis l’idée que vivre avec nos histoires, nos légendes et nos mythes fondateurs est une manière de nous ancrer et de nous connecter, de nous régénérer en tant que communautés. Nous avons fait l’hypothèse qu’un territoire ne peut exister que par sa seule matérialité, qu’il n’est vivant que par les histoires qui le traversent et les liens qu’il suscite, permettant à chacun.e de s’y inscrire, de s’y reconnaître et d’en faire l’expérience. Et qui sait, peut-être que sa propre matérialité existe aussi grâce aux récits que nous posons dessus comme un germe de vie.
C’est ainsi que nous avons abordé le Léman comme un lieu vivant de récits partagés, porteurs de sens et de relation.

Nous avons embarqué sur le navire appelé Do-It, du capitaine Antoine Schaad, qui nous a guidé·es pendant plusieurs excursions avec une équipée de valeureuse exploratrices et valeureux explorateur de l’invisible sur cette immense étendue d’eau ainsi nommée : le Léman. Pendant l’été 2025, avec cette équipe polyforme, nous avons exploré le merveilleux lacustre. Entre sa surface et ses profondeurs, nous avons regardé, écouté, perçu, ressenti.

Ses histoires passées nous sont parvenues à l’oreille et nous ont permis, au fond des choses, de devenir cellule, goutte ou même le lac.
Passé et présent se sont superposé·es, et les récits se sont entrelacé·es comme des vagues invisibles. Ici, les histoires ne sont pas figées : elles circulent entre mémoire et imagination, entre témoignages historiques et fictions spéculatives, se transforment sans cesse et reflètent notre manière de comprendre le monde.
Le corps se fond dans l’eau, le lac devenant un miroir du néant et un espace de transformation mêlant lumière et ténèbres, mémoire et potentialité, pour créer un lieu où l’obscurité n’est plus un obstacle mais un champ de germination pour l’imaginaire. À travers l’écopoétique, nous imaginons le Léman comme un monstre, ou nous écoutons les créatures invisibles qui peuplent ses profondeurs. La fiction devient un outil politique : elle nous apprend à écouter les autres formes de vie, à nous émerveiller, à inventer un monde différent. Les histoires ne sont plus seulement à raconter : elles se vivent, elles s’éprouvent par le corps et par les sens, dans le flottement, la peur et la contemplation.

Les gardien·nes d’histoire rappellent que le lac a besoin de récits sincères pour rester vivant. Ici, les contes et les légendes ne sont pas des souvenirs : ils sont les racines de ce que nous pouvons inventer demain. Car les sources de l’imaginaire finissent toujours par former un lac.

Aux prémices de ce projet, une équipe de recherche pluridisciplinaire, réunissant artistes et scientifiques locaux·ales et internationaux·ales s’est embarquée sur le DO-IT piloté par le capitain du navire, Antoine Schaad aux côtés de l’équipe de l’IIRRM Eric Desjeux (FR/BE), Emmanuelle Nizou (FR/BE) et Jonathan Frigeri (CH) lors d’un double temps de résidence croisée en juillet et août 2025.

Quatre artistes sonores et performeur·euse·s,
Paul Courlet (FR/CH), Maryne Lanaro (FR), Diederik Peteers (BE), Eva Zornio (CH),

trois artistes visuel·les,
Henry Delétra Hanna (CH/COL), Stéphanie Pfister (CH), Mathilde Tinturier (CH),

quatre scientifiques,
Federica Tamarrozzi (IT/CH), Benoît Grison (FR), Jean-Baptiste Molina (FR), Christian Baumann (CH)

se sont immergé dans le contexte historique et culturel du lac et ont exploré ses récits légendaires. Ils et elles ont mis en commun leurs connaissances sur le milieu, en lien aux légendes du Léman, témoigné de leurs attachements au lac et expérimenté de nouvelles manières de dialoguer avec lui. Des moments de partage où chacun.e a pu mettre sa sensibilité au service de cette expérience collective. Tel.les des bateleurs et bateleuses embarqué.es dans une aventure commune, nous avons plongé jusqu’à la noirceur, écouté les sons subaquatiques, décrypté les macro-invertébrés, lu et analysé des contes, contemplé la surface ondulatoire, tissé des rituels de lien, partagé des mets issus de la pêche lacustre et, jusqu’à devenir, le temps d’une histoire, une cellule du lac.

De cette traversée découlent des œuvres mêlant art visuel, sonore et performatif, poésie et littérature orale. Elles ont été présentées lors de trois temps d’exposition au Musée du Léman à Nyon, aux Bains des Pâquis et à Halle Nord à Genève invitant à leur tour les spectateurices à une traversée dans l’imaginaire lémanique. Auto-fiction, récit romanesque ou théâtral, récit initiatique, proche d’une littérature d’imagination scientifique basée sur des faits réels et historiques ou à visée transformatrice, elles s’inspirent du registre du conte et des effets miroitants du merveilleux, quand il oscille entre l’étrange, le surnaturel et le fantastique.

La restitution a pris des formes variées : trois événements publics, des diffusions à la radio, un site internet et une publication papier.

La manifestation transdisciplinaire et vivante a invité les publics à une expérience immersive célébrant l’imaginaire lémanique. À la croisée des arts, des sciences et de l’héritage culturel, cette initiative propose de faire du territoire non plus un simple décor, mais un espace vivant de récits partagés, porteur de sens, d’appartenance et de relation. Le lieu devient alors vivant, non par sa seule matérialité, mais par les histoires qui le traversent et les liens qu’il suscite, permettant à chacun·e de s’y inscrire, de s’y reconnaître et d’en faire l’expérience. Vivre le territoire, c’est aussi le raconter.

Vendredi 13 février 2026
Musée du Léman – Nyon
Vernissage de l’exposition, quatre performances,
un salon d’écoute, dégustation culinaire lacustre